mardi 24 mars 2015

Le vote FN aux départementales 2015 : les périphéries s’insurgent contre les centres ?

Le cas de la Loire-Atlantique

Presse-Océan consacre ce jour, 24 mars 2015, une double page au vote FN au 1er tour des départementales du dimanche 22 mars en Loire Atlantique. Sous un titre schématique : « Le FN creuse son sillon dans les campagnes ». Nouvelle occurrence de la manière dont une rédaction elle-même centralisée conçoit le phénomène de loin et superficiellement : en gros, le vote FN est un vote rural rustaud qui tranche avec le vote plus fin du centre des villes les plus grandes - les « smart cities » - les villes intelligentes.  Difficulté à concevoir le "périurbain", désormais élargi à tout le département, pour ce qu’il est devenu. Des simplifications à base de dichotomie rural/urbain, nourrissant l'incapacité persistante à faire face efficacement à la montée (ir)résistible du FN.

Certes, le surtitre atténue-t-il un peu - à peine - ce schématisme. Constat éclair du "décryptage" annoncé : « le parti de Marine Le Pen réalise sa première véritable percée en Loire Atlantique et engrange ses meilleurs scores dans les cantons les plus ruraux et les quartiers populaires », soulignant un double stigmate rural-populaire.



Ces deux cartes supplémentaires publiées contredisent pourtant l’affirmation d’une "première percée" en 2015, surtout celle des Européennes 2014 (carte de gauche), où déjà un certain nombre de communes dépassaient les 25 % de vote FN. Étrange déni - un combiné de cécité et d’amnésie -  qui d'"électrochoc électoral" en "électrochoc électoral" dure pourtant depuis des décennies : la Loire Atlantique aurait-elle jusqu'à présent miraculeusement échappé à la poussée du FN ? C’était, au fond, seulement "moins pire qu’ailleurs" ! Aujourd’hui, on y est désormais en plein, et ce "décryptage" succinct mérite d’être approfondi. Quelques remarques, sachant qu'évoquer le vote FN, ses origines et ses causes, c’est ipso facto prendre immanquablement le risque d'être accusé de "faire le jeu du FN" (Voir le cas, par exemple, du géographe C.Guilluy, auteur successivement de "Fractures françaises" en 2010 et de "La France périphérique" en 2014 ) !

En fait, à un examen attentif, la carte de 2015 met en évidence plusieurs phénomènes superposés, et à plusieurs échelles, qui se chevauchent et s'accentuent parfois.

    Source : Presse-Océan, 24 mars 2015, page 5

1 - Au niveau départemental, le modèle centre périphérie fonctionne encore globalement entre, d'une part, la ville de Nantes stricto sensu, à peine au-dessus du seuil des 10%, alors qu’aux présidentielles de 2012 le vote FN restait très faible dans l’ensemble de l’agglomération nantaise. D'autre part, en 2015 dans le département, les plus hauts scores du FN se constatent à la fois dans certaines communes du "rural profond", en fait marge éloignée du même périurbain, du nord et de l’est du département (Juiné-Les-Moutiers : 41,06 %, Pierric : 31,75 %, Grand-Auverné : 34, 24 %, etc.) et sur le littoral et le "rétro-littoral" au sud (Bourgneuf-en-Retz : 30,05 %, La Marne : 32,2 %, La Plaine sur Mer : 28,6 %) et au nord (Assérac, 25,7 %).

2 - A l’échelle des deux grandes agglomérations du département, l’écart est cette fois remarquable entre la grande ville centre et les communes périurbaines proches. Entre Saint-Nazaire et les autres communes de la CARENE : Montoir-de-Bretagne (29,1%) , Donges (27,7 %), Saint Joachim (27,8 %) et jusqu’à Prinquiau (28,8 %) . Entre la ville de Nantes, centre de Nantes métropole et un cercle de communes de la moyenne périphérie nantaise : Saint-Mars du Désert (25,5 %) , Héric (27,6 %), Notre-Dame des Landes (29,8 %), Cordemais (30 %) au nord-Loire, et Rouans (28,4 %), Chéméré au sud-Loire.

3 – Enfin, des écarts moindres mais réels sont également observables à l’échelle des nouveaux cantons de 2015, rapprochement de "territoires de vie" séparés, plus ou moins bien regroupés dans des intercommunalités en voie d’élargissement. Des niveaux différenciés de vote FN s’observent - à des degrés et niveaux divers - entre les villes moyennes chefs-lieux et leurs petites communes environnantes associées, dans les cantons de Châteaubriant, d’Ancenis, de Guérande, de Pontchâteau, d’Aigrefeuille-sur-Maine, de Sainte-Pazanne, etc. (Voir, par exemple, en annexe 1 le tableau des résultats du 1er tour dans  le nouveau canton de Blain).

Carte du vote FN (%) au 1er tour des élections départementales du 22 mars Loire Atlantique


Niveau du vote FN au 1er tour des départementales en Loire Atlantique par commune
Cartographie et discrétisation J-Y Martin avec Géoclip (Observatoire des votes en France)
Source des données : Ministère de l'intérieur

Une conclusion de cette trop rapide analyse "multiscalaire" - à plusieurs échelles - de la carte du vote FN en Loire Atlantique le 22 mars, peut donc se formuler ainsi : on y vote d’autant plus FN qu’on réside aux limites du département; dans le pourtour des agglomérations, hors de leur communauté urbaine; et dans les marges des intercommunalités, à l’écart de leur ville centre et chef lieu. N’est-ce pas là alors l’un des signes, parmi d’autres, d’une sorte de rébellion électorale des périphéries contre leur(s) centralité(s) respective(s) : départementale, métropolitaine et/ou intercommunale ? 

Dans cette hypothèse, le seul critère du vote FN ne suffit évidemment pas. Il faudrait aussi en ajouter et en cartographier d’autres, tels le niveau d’abstention, de votes blancs et nuls… Autant de manifestations d’un rejet/refus aggravé du jeu démocratique traditionnel. D’autres corrélations seraient à établir également avec la répartition des catégories sociales (notamment les classes populaires) et les effets directs et induits de l’étalement urbain ; isolement, relégation.

Mais, avec une prise de conscience tardive, il semble évident qu’on ne plus se contenter d’évoquer désormais uniquement « l’insécurité culturelle » et/ou le « malaise identitaire » (L.Bouvet et C.Guilluy) à l’échelle nationale globale. Ce qui semble plus profondément en cause, c’est bien la frustration démocratique et le malaise socioterritorial jusqu’au niveau le plus proche et intime du microlocal, selon des modalités et des médiations qui restent, bien évidemment, à approfondir.

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Annexe 1 : le cas du canton de Blain au 1er tour 2015




Commentaire du tableau 

Les trois cantons séparés (Blain, Savenay et St-Etienne-de-Montluc) étaient renouvelables en 2011, ce qui offre une base de comparaison au plan cantonal élargi de 2015 (nouveau canton de Blain).
Le taux de participation est plus élevé en 2015 qu'en 2011, d'environ 6 points de %.
Concernant le seul FN, alors qu'il n'était présent que dans le canton de Blain en 2011 - avec un score de 12,65 % - en 2015 il dépasse les 20 % dans le canton élargi. Avec un maximum de plus de 30 % à Cordemais (30,02 %), et des pointes à plus de 25 % dans les communes de Bouée (28,14 %), Le Temple de Bretagne (29,19%), Malville (25,63 %), Prinquiau (28,82 %) et Quilly (25,00 %).
Par contre, les % FN restent un peu plus faibles, mais en progression cependant, dans les villes centre de Blain (16,42 %) et de Savenay (16,74 %).

Annexe 2 : Comparaison des % de votes FN au 1er tour des présidentielles de 2012 et au 1er tour des départementales de 2015 dans les communes de Loire Atlantique.
(Cliquez sur l'image poçur l'agrandir). Cartes réalisées en ligne avec Géoclip : même "discrétisation" (seuils) et palette de couleur pour les deux cartes.





Ces deux cartes (2012 à gauche et 2015 à droite), réalisées sur les mêmes seuils et avec le même dégradé de couleurs ( quatre "seuils" : 15%, 20%, 25% et 30% , d'où cinq "classes discrètes" ou tranches de % de votes), mettent en évidence l'importance de la montée des votes FN dans les communes de Loire Atlantique, en l'espace de seulement trois ans.


Synthèse : Le vote FN dans les périphéries de rang départemental, métropolitain et/ou intercommunal.





Les cercles noirs superposés correspondent, à titre d'exemples, aux trois types de périphéries : départementale, métropolitaines (Nantes et St Nazaire) et quelques unes des intercommunalités. Les votes FN sont particulièrement élevés en limite de département, et les mêmes phénomènes s'observent également dans les départements voisins de la Loire Atlantique.

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Lire  à l'échelle nationale : Le géographe Hervé Le Bras analyse pour "l'Obs" les ressorts du vote Front national. Il fait parler les cartes (22 mars 2015).
http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/elections-departementales-2015/20150319.OBS4982/qui-dit-hausse-des-inegalites-dit-hausse-du-vote-fn.html


Extraits :

"L'autre composante [du vote FN, en plus des inégalités ] peut être considérée comme anti-urbaine, c'est à dire une augmentation du vote FN à mesure qu'on s'éloigne des villes moyennes et grandes."
Mais la Bretagne rurale, par exemple, n'a-t-elle pas un vote FN plutôt faible ?- Oui, et justement, pratiquement tous les indicateurs y sont plutôt au vert. Prenez la Mayenne, la Vendée, le Maine-et-Loire : ce sont des régions où il y a moins de sans-diplômes, moins de chômage, les revenus y sont plus égalitaires. La carte des différences locales de revenus est très parlante. Entre la barrière des 20% les plus riches et des 20% les plus pauvres, le rapport est de 1 à 2 quand on est dans l'Ouest alors que c'est de 1 à 4 si on est à la frontière avec la Belgique.
Mais on trouve aussi une différence zone urbaine/zone non urbaine. En Loire-Atlantique, les choses vont plutôt bien [Hervé Le Bras s'exprimait le 16 mars, 6 jours avant le scrutin et sans en connaître les résultats ] et le vote FN y est plus faible qu'ailleurs, mais il est beaucoup plus faible à Nantes, un peu moins faible à 30 km de Nantes et il monte sur les frontières du département, vers Châteaubriant ou Redon.
"C'est pour cela qu'il faut prendre en compte la combinaison de ce qui est quelque chose de régional et de ce qui est quelque chose d'urbain. Les géographes parlaient autrefois de villes de commandement : les centres vraiment actifs sur le territoire."
L'ascenseur social est bloqué. C'est ressenti très durement par une partie de la population qui se met, pour des questions de revenus, de métiers, à l'écart des grands centres les plus actifs et les plus vivants. Ceux qui ont peu de diplômes ont été repoussés en périphérie. Les cadres sentent que leur accès à une position au centre est de plus en plus difficile. Ce type de désespoir est un des moteurs importants du Front national. Cet aspect des choses ne concerne que les classes moyennes et un peu supérieures.
Il y a eu un tri de plus en plus fin qui s'est opéré dans la société française : ceux qui ont moins de diplômes, moins d'argent, sont allés d'eux-mêmes vivre dans le périurbain. On ne les a pas poussés.
Et inversement, les meilleurs éléments du rural ou des petites villes se sont dirigés vers les grandes villes, là où désormais se trouve l'activité.
Le FN n'est qu'un miroir. Il renvoie bien l'image de ce que nous sommes en train de décrire. Les personnes qui se sentent à la marge, à la périphérie, sont sensibles et reconnaissent dans le discours du FN ce qu'elles ressentent. Le FN surfe sur ces aspirations insatisfaites.
Telle qu'est la France actuellement, il faudrait une plus grande souplesse réglementaire. Des régions, des intercommunalités devraient avoir des possibilités réglementaires : qu'on puisse adapter à des situations locales un certains nombre de directives générales.

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