jeudi 4 août 2016

Loire et Sillon : bobos ou prolos ?



La commune de la Chapelle-Launay révise actuellement son PLU (Plan ou projet local d’urbanisme). Dans une première étape il s’agit d’abord d’établir un diagnostic du territoire. Et ce n’est pas une mince affaire : une bonne appréciation de l’identité socioterritoriale de la collectivité est en effet essentielle à cette occasion, car c’est d’elle que peuvent et doivent dépendre les politiques publiques locales, à diverses échelles (commune, intercommunalité, département, métropole, région…) pour les 10 – 15 ans à venir.

Le bilan du territoire pour la décennie écoulée fait en ce moment l’objet d’une exposition et d’une enquête publique. Inscrivons-nous au débat, pour commencer celui de l’appréciation des caractéristiques démographiques et sociales de la commune, et par extension de celles de la communauté de communes de Loire et Sillon, en cours de « fusion » avec celle de Cœur d’Estuaire.

Le bureau d’étude / agence Cittànova (http://cittanova.fr/), en charge de l’instruction du dossier, évoque une « mutation » sociale en cours à l’aide de certains chiffres de la population active au RGP (recensement général de la population) selon les CSP (catégories socioprofessionnelles) de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), entre les recensements de 2007 et de 2012. Une évolution de moyen terme, qui est allégrement extrapolée.


Le message (subliminal ?) de ce trop bref commentaire est clairement le suivant (souligné en rouge) : les ouvriers reculent nettement, alors que les cadres et professions intellectuelles supérieures augmentent. En d’autres termes, l’identité socioterritoriale de la collectivité mute : elle est de moins en moins ouvrière et de plus en plus « classes moyennes », les prolos cédant ainsi la place aux bobos, signe d’une « moyennisation » (montée des classes moyennes) du territoire.

Certes, convenons-en, les CSP de l’INSEE sont-elles imparfaites et insuffisantes. Mais ce n’est pas une raison pour les sélectionner pour leur faire dire plus ou autre chose que ce qu’elles peuvent dire. Or, ce n’est pas « la part des ouvriers » en % de la population active locale qui a reculé dans la commune, mais leur nombre (de 409 à 324, c’est exact, soit effectivement 20% en moins). Dans le même temps - et toujours en valeurs absolues - les employés augmentent un peu (de 353 à 388) et les professions intermédiaires restent stables (364 pour 356).

Cela dit, le graphique ci-dessous (Source CittàNova, PLU/PADD de la Chapelle-Launay) montre pourtant parfaitement, au premier coup d’œil, que la somme des ouvriers, des employées et des professions intermédiaires est et reste largement majoritaire dans le territoire.




Les chiffres complets de toutes les CSP de Loire et Sillon pour 2012 montrent en fait tout autre chose.




D’une part, la somme des CSP ouvriers, employés et professions intermédiaires, soit l’essentiel des couches populaires (auxquelles ont pourrait aussi ajouter la plupart des retraités) est majoritaire en Loire et Sillon. D’autre part, les écarts types des % de chaque CSP par rapport à l’ensemble de la France, s'ils montrent un déficit dans les catégories agriculteurs, cadres et professions intellectuelles supérieures, indiquent surtout des excédents, nets pour les professions intermédiaires, importants pour les ouvriers (qui ne sont donc pas « en net recul ») et toujours significatifs pour les employés.

Donc, ce que les chiffres montrent - que ça plaise ou non – c’est que Loire et Sillon est sociologiquement populaire – ce qui pour nous, n’est aucunement péjoratif, au contraire - même si les élites locales veulent croire et faire croire à sa « boboïsation ». Or, la représentation socio-idéologique qu’on peut s’en faire est loin d’être indifférente. Car s’ils croient à la « moyennisation » généralisée de la population locale, en classes relativement aisées, sinon nanties, les décideurs sont et seront en conséquence plus « naturellement » portés à minimiser l’impact de ce qu’ils décident, c’est-à-dire des augmentations de tarifs (ex. : redevance incitative), de la multiplication des contrôles (ex. : assainissement non-collectif) - tout cela sous couvert de la bonne cause consensuelle gauche-droite du « développement durable ». Ou, plus généralement, de l’augmentation du poids de la fiscalité locale sur une population estimée alors a priori tout à fait capable d’y faire face sans coup férir et de les absorber sans broncher.

Libre aux décideurs locaux qui nous gouvernent (élus communautaires, gestionnaires des services et technocrates des bureaux d’études) de croire et d’appuyer le mythe de la moyennisation sociale et de la boboïsation culturelle et idéologique des populations qu’ils régentent, que ce soit à travers leur "gouvernance" entrepreneuriale et élitiste, ou par leur volonté de gouvernementalité des subalternes. Quant à nous, nous continuons - chiffres réels et complets à l’appui - de penser et de dire que l’identité socioterritoriale de la population de nos communes est essentiellement populaire, même si on cherche et on a réussi en partie à lui en inculquer le pur et simple déni. Avec toutes les conséquences qu’il y aurait à en tirer, bien au-delà de la seule mise à jour du PLU. 

samedi 23 juillet 2016

Notes sur le local : "Tout a failli, vive le communisme !" Tiqqun / Comité invisible

NOTES SUR LE LOCAL (extraits)

Tout ce qui compose aujourd’hui pour nous un paysage acceptable est le fruit de violences sanglantes et de conflits d’une rare brutalité. On peut ainsi résumer ce que le gouvernement démokratique veut nous faire oublier : que la banlieue à dévoré la campagne, que l’usine a dévoré la banlieue que la métropole tentaculaire, assourdissante et sans repos a tout dévoré. Le constater ne signifie pas le regretter mais saisir les possibles, dans le passé et le présent.

Le monde se globalise mais il se rétrécit

Le territoire quadrillé où s’écoule notre quotidien, entre le supermarché et le digicode de la porte d’en bas, entre les feux de signalisation et les passages piétons, nous constitue. Nous sommes aussi habités par l’espace dans lequel nous vivons. Tout ou presque, désormais, y fonctionne comme un message subliminal : "Vous n’êtes chez vous que chez vous, ou là où vous payez, ou là où vous êtes surveillés", a-t-il mission de nous rappeler. Nous ne faisons pas certaines choses à certains endroits parce que cela ne se fait pas.

Le paysage physique que nous traversons tous les jours à grande vitesse (en voiture, dans les transports en commun, à pied étant pressé) a effectivement un caractère irréel parce que nul n’y vit rien ni ne peut rien y vivre. C’est une espèce de micro-désert où l’on est comme exilé, entre une propriété privée et l’autre, entre une obligation et l’autre.

Ce qui s’oppose au local, ce n’est pas le global mais le virtuel

Bien plus accueillant nous semble le paysage virtuel. Le global s’oppose si peu au local que c’est lui qui le produit. Le global ne désigne qu’une certaine distribution de différences à partir d’une norme qui les homogénéise, où le folklore est l’effet du cosmopolitisme. Le local apparaît à mesure que le global se rend possible, nécessaire. Aller travailler, faire ses courses, voyager loin de chez soi, c’est cela qui fait du local le local, qui autrement serait plus modestement le lieu où l’on vit.

Aussi bien, nous ne vivons à proprement parler nulle part. Notre existence est seulement découpée selon des couches horaires et topologiques en tranches de vie personnalisées. Mais ce n’est pas tout, ON voudrait nous faire vivre à présent dans le virtuel, définitivement déportés. Là se recomposerait une curieuse unité de non-temps et de non-lieu la vie qu’ON nous souhaite. Le virtuel est l’endroit où les possibles ne deviennent jamais réels, mais restent indéfiniment à l’état de virtualité. Ici la prévention a gagné sur l’intervention : si tout est possible dans le virtuel, c’est parce que le dispositif veille à ce que tout demeure inchangé dans notre vie réelle.

Le local, expulsé du global, sera lui-même projeté dans le virtuel pour nous faire définitivement croire qu’il n’y a que du global. Draper cette uniformité de multiethnie et de multiculturalisme est nécessaire, pour faire avaler la pilule. En attendant la télévie, nous avançons l’hypothèse que nos corps dans l’espace ont un sens politique et que la domination manœuvre en permanence pour l’occulter.

L’espace est politique [Henri Lefebvre]

L’espace est politique et l’espace est vivant, parce que l’espace est peuplé, peuplé de nos corps qui le transforment par le simple fait qu’il les contient. Et c’est pour cela qu’il est surveillé, et c’est pour cela qu’il est fermé.

C’est une fausse idée de l’espace celle qui le représente comme un vide que viendraient ensuite remplir des objets, des corps, des choses. Cette idée de l’espace est obtenue en ôtant mentalement d’un espace concret tous les objets, tous les corps, toutes les choses qui l’habitent. Cette idée, le pouvoir présent l’a certes matérialisée dans ses esplanades, dans ses autoroutes, dans ses architectures. Mais elle est sans cesse menacée par son vice d’origine. Que quelque chose ait lieu dans l’espace qu’elle contrôle, qu’à la faveur d’un événement un bout de cet espace devienne un lieu, fasse un pli inattendu, voilà tout ce que veut conjurer l’ordre global. Et contre cela il a inventé "le local", au sens d’un ajustement continu de tous ses dispositifs de saisie, de capture et de gestion.

C’est pourquoi je dis que le local est politique, parce qu’il est le lieu de l’affrontement présent.

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Présentation de l’éditeur 

La question communiste ne revient pas : elle ne nous a jamais quittés. C’est l’homme occidental lui-même qui la porte partout, en portant partout sa folie d’appropriation. "Communisme" est le nom du possible qui s’ouvre chaque fois et en tout lieu où l’appropriation échoue. C’est dire si le sentiment de désastre qui nous hante naît d’abord de la difficulté que nous éprouvons à trouver le passage, à forger le langage, à embrasser le dénuement d’où nous parviendrons à saisir une tout autre possibilité d’existence. C’est dire si le communisme est peu affaire d’hypothèse [A.Badiou] ou d’Idée [S.Zizek], mais une question terriblement pratique, essentiellement locale, parfaitement sensible.

Tiqqun, Comité invisible, Tout a failli, vive le communisme !, Ed. La Fabrique, 2009 Notes sur le local p.218-220

lundi 27 juin 2016

Référendum NDDL du 26 juin 2016 : les électeurs n'ont pas fait fi de la géographie !



Ces deux cartes (publiées par Ouest-France le 27 juin p.7) très précises (techniquement, des cartes choroplèthes avec 5 classes discrètes) montrent que le vote du 26 juin n'est pas principalement idéologique (vote NON écolo-ZADiste, de l'espace perçu à travers les dogmes de la foi anti-aéroport), ni technocratique (vote OUI pro-AGO, de l'espace conçu des aménageurs, des grands élus, des entrepreneurs...).




Il est tout simplement et avant tout "un vote géographique" (Christophe Jaunet et J-François Marival), celui des valeurs d'usage du territoire réellement vécu par les habitants, en fonction des localisations et de l'accessibilité actuelle et future, à Nantes Atlantique (Bouguenais) ou à Grand-Ouest (NDDL).

C'est ainsi que ce vote présente plusieurs structurations combinées :

1) De proximité, avec une polarisation du NON sur NDDL et probablement, un fort contenu anti-ZAD. Car le seul bon moyen d'en finir une bonne fois pour toutes avec la ZAD ce serait d'enterrer le projet d'aéroport lui-même.

2) Concentrique, du vote NON type "écolo-pro ZAD" dans le proche et moyen périurbain nantais, et jusque dans le cœur métropolitain (Rezé, Saint-Sébastien).

3) Un net clivage Nord Loire / Sud Loire, lié au positionnement actuel ou projeté de l'aéroport. Une partie du Sud-Loire vote contre un déplacement de l'aéroport vers le Nord-Loire, qui compliquerait son accès. Quant au "rural profond" du nord du département, en fait le périurbain lointain du castelbriantais, loin de souscrire aux sirènes d'alarme environnementales, table plutôt sur les effets induits du rapprochement d'un grand équipement à vocation régionale.
A noter également la différence entre les littoraux nord et sud de l'estuaire (Pornic : Non, La Presqu'Île guérandaise : Oui), pour des raisons similaires.

Ajouté au bon niveau de participation, la cartographie montre ainsi que, dans leur grand discernement, les électeurs et électrices de Loire Atlantique n'ont heureusement "pas fait fi de la géographie des petits ensembles, [sinon de celle] des grands amphis" (A. Bashung, "A Ostende", 1995).

Rappel : Carte des communes dont les maires avaient appelé à voter OUI.